Avec la cinquieme mission 1992-93 s'est achevé le programme de recherches consacré à lâétude ethnoarchéologique des traditions céramiques du Delta intérieur du Niger, programme établi en collaboration avec lâInstitut des Sciences Humaines du Mali.
Cette tâche a été entreprise avec lâaide financière du Fonds national de la Recherche Scientifique (subsides 10-2242.87 et 12-27704.89), de la Fondation Suisse Liechtenstein pour les recherches archéologiques à lâétranger, de la Fondation Ernst et Lucie Schmidheiny et de divers subsides de lâUniversité de Genève (D.A.E., Fonds Topali, Société Académique).
Un subside d'études du Fonds national (12-36225.92) a en outre permis à notre équipe, composée d'Alain Gallay, Eric Huysecom, Anne Mayor, Elena Burri et Isabelle Velardé, d'exploiter les données recueillies et de proposer un premier bilan des résultats obtenus.
Les principaux axes de recherches développés sur les matériaux récoltés depuis 1988 sont les suivants :

Mécanismes de production et de diffusion des céramiques

Grégoire de Ceuninck a mis en place un modèle des mécanismes de production et de diffusion de la céramique tenant compte des déplacement des potières et des acheteurs et a proposé une explication plausible des conditions sociales favorisant lâélaboration et le maintien de lâautonomie des diverses traditions céramiques. Ce travail est actuellement approfondi dans sa thèse.
Identification archéologique des assemblages homogènes

Lâimbrication des principales traditions céramiques du Delta pose un problème délicat dâidentification dans un contexte archéologique. Il est néanmoins possible de contourner cette difficulté en se donnant les moyens dâidentifier, lors des fouilles, les habitations occupées par des potières dont lâinventaire céramique est particulièrement homogène. Cette question a été abordée par Alain Gallay et les résultats obtenus sont publiés.
Techniques de montage

Une première approche des modalités de faonnage des céramiques montre que ces dernières varient considérablement dâune tradition à lâautre. Pour étudier cette question Alain Gallay a réalisé une banque de données réunissant lâensemble des observations de terrain (261 montages totalisant 17.819 gestes ). Sous sa forme actuelle, ce corpus permet de mettre en oeuvre diverses procédures dâévaluation répondant à des objectifs particuliers et utilisant des tests dâanalyse de données. Deux types dâapproches sont possibles :
- la première consiste à comparer les chaînes opératoires individuelles au sein dâune même tradition afin de dégager un stéréotype affranchi des variations personnelles ou accidentelles propres à une tradition,
- la seconde aborde au contraire la comparaison entre les diverses traditions à travers la confrontation des chaînes opératoires réelles ou des stéréotypes. Cette approche permet de mettre en évidence les affinités liant certaines traditions entre elles ou, au contraire, leurs particularités propres.
A ce jour, la banque de données est prête à lâemploi, mais son exploitation nâa pas commencé, à part quelques tests de fiabilité.

Identification des traces de montage

Lâanalyse des fondement technologiques des traditions nâa une utilité sur le plan archéologique que si ces particularités peuvent être identifiées sur les céramiques produites. Eric Huysecom a abordé lâétude de cette question et a démontré quâil est effectivement possible dâidentifier des traces significatives. Ce travail, qui a été publié, reste néanmoins préliminaire et sera poursuivi.
Cartographie des traditions céramiques

Lâanalyse du comportement spatial de la culture matérielle des sociétés traditionnelles est un sujet rarement abordé par les ethnologues malgré son très grand intérêt au niveau de lâarchéologie. Elena Burri a proposé une étude de ce genre, basée sur un programme de cartographie automatique dans le cadre de son travail de diplôme. La procédure mise en place pourrait être étendue à dâautres caractéristiques de la céramique jugées utiles pour définir les traditions.
Compréhension des structures ethniques

La pertinence du concept dâethnie pour décrire certains aspects de la réalité sociale africaine a été critiquée ces dernières années par certains ethnologues. La complexité du problème ne doit pas néanmoins paralyser toute tentative de compréhension de cette question qui a une réelle portée historique et intéresse particulièrement les archéologues travaillant sur lâhistoire des peuplements. Eric Huysecom et Alain Gallay ont tenté dây voir clair en partant des travaux de deux ethnologues qui ont travaillé sur cette question au Mali dans la région du Massina (C. Fay) et chez les Dogon (J. Bouju).
Identification des fonctions des récipients

Tout archéologue se préoccupe de lâidentification fonctionnelle des céramiques quâil découvre. Lâanalyse ethnoarchéologique de cette question pose le problème de la pertinence de la taxonomie indigène sur ce plan. Notre expérience de cette question montre que, contrairement à lâopinion la plus largement répandue, les termes indigènes ne peuvent pas servir de point dâancrage pour une approche de ce genre et quâil est nécessaire de construire une typologie analytique fondée sur une redéfinition des fonctions aussi bien que des termes qualifiant les caractéristiques formelles pertinentes. Une étude entreprise par Grégoire de Ceuninck montre qu'il est possible de préciser la fonction des poteries à partir de l'analyse de leurs proportions générales, notamment en intégrant trois dimensions: la hauteur, le diamètre maximum et le diamètre interne à l'ouverture. Ce travail a été effectué sur un corpus limité aux traditions somono du Nord et peul et publié. La réflexion doit maintenant être étendue à lâensemble des autres traditions.
Durée de vie des céramiques

La durée de vie des céramiques au cours de leur utilisation influence le taux de renouvellement de la "batterie de cuisine". Anne Mayor a montré que trois facteurs importants influenaient la durée de vie des poteries et donc la composition des assemblages céramiques : la technique de fabrication (tradition), la fonction et la taille. Cette situation permet dâexpliquer pourquoi les grandes céramiques destinées à conserver lâeau, peu mobiles, atteignent les durées de vie les plus considérables et présentent de ce fait des archaïsmes dans leurs caractéristiques esthétiques. Cette étude a été publiée.
Fouilles d'Hamdallahi et Modjodjé

Anne Mayor a achevé lâétude préliminaire des fouilles dâHamdallahi et de Modjodjé, sites à propos desquels plusieurs publications préliminaires sont parues ou à paraître. Isabelle Velarde a achevé lâétude de la faune dâHamdallahi et son interprétation en termes ethnoarchéologiques. Lâétude anthropologique du charnier humain dâHamdallahi par Franois Mariétoz sera intégrée dans la publication finale. Les traditions orales, récoltées à propos de lâhistoire des deux sites archéologiques, restent à mettre en forme au niveau dâune publication critique de ces textes importants pour lâhistoire du Delta intérieur du Niger. Lâinterprétation des résultats de la fouille mérite dâêtre poussée plus loin par une exploitation plus systématique du vaste corpus de données ethnoarchéologiques et de nombreuses informations ethnohistoriques récoltées (thèse d'Anne Mayor).

Intégration du Delta intérieur du Niger dans un cadre géographique élargi

Les enquêtes menées dans le cadre limité du Delta intérieur du Niger et de ses marges nâont dâintérêt que si elles donnent les moyens aux archéologues dâapprofondir leurs connaissances du passé. Deux expériences de ce type ont été entreprises avec succès.
1. Lâétude des percuteurs dâargile a permis à Eric Huysecom dâisoler une large zone géographique où cet instrument, si caractéristique du montage par pilonnage sur forme concave, est actuellement utilisé et de retrouver lâorigine historique de cet instrument dans lââge du Fer de la même région sahélienne. Cette analyse débouche sur des possibilités dâinterprétation du plus grand intérêt pour lâhistoire des peuplements africains à lâéchelle continentale.
2. Une meilleure connaissance des traditions céramiques dogon actuelles permet de proposer une nouvelle lecture de lâhistoire du peuplement du Plateau central nigérien en intégrant cette région dans la dynamique des formations étatiques esclavagistes de la Boucle du Niger. La culture matérielle, en lâoccurence la céramique, prend alors une signification nouvelle comme témoin de certains évènements historiques.